Le thermalisme à la française évolue profondément depuis ces dix dernières années. Alternative économique au thermalisme social (pris en charge par les organismes de sécurité sociale), les centres thermoludiques et les Spas thermaux se développent aux côtés des établissements de cure traditionnels. Qu’est ce que ces établissements ont en commun, qu’est ce qui les sépare ?

Thermapolis
Dans les deux cas, c’est l’eau minérale, c’est-à-dire une eau agréée par le Ministère de la Santé et reconnue tant pour sa qualité que ses vertus bénéfiques pour la santé, qui va être utilisée. Certains centres thermoludiques et Spas thermaux utilisent une eau de source, très proche des eaux minérales, mais sans le « label » eau minérale, car la procédure d’agrément est extrêmement longue à obtenir. Dans un centre thermoludique, les prestations sont en libre accès et collectives : piscines et bassins animés, hammams, saunas …
Le Spa thermal va proposer des soins de bien-être personnalisés, donnés par un esthéticien ou un praticien de soins de bien-être dans une cabine Spa individuelle, et cela dans un environnement raffiné et polysensoriel. C’est le cas du Spa thermal de Brides-les-Bains. Signalons que la tendance aujourd’hui est de proposer dans un même établissement à la fois les soins Spa et les activités thermoludiques, mais en séparant bien les locaux. On ne peut pas mélanger les deux clientèles, certes, mais il n’en reste pas moins vrai qu’on peut à un moment avoir plutôt envie de la sérénité et du ressourcement du Spa, et plus tard à un autre moment de la convivialité du bassin thermoludique …

Caldea
Pourquoi les centres thermaux évoluent-ils vers cette offre ? Thermoludisme et Spas thermaux constituent-ils aujourd’hui pour les centres thermaux le seul relais de croissance et l’unique possibilité de redorer un blason un peu désuet attaché à la cure thermale traditionnelle ?
La vocation des stations thermales telles qu’elles se sont développées au cours des 60 dernières années en France a été principalement d’offrir une alternative curative dans des indications bien identifiées et preuve a été faite de l’efficacité des cures thermales dans de nombreuses pathologies chroniques (rhumatismes, voies respiratoires, dermatologie …)
Mais il ne faut pas oublier que les stations thermales sont riches d’une histoire beaucoup plus longue et complexe depuis l’Antiquité. La tradition du hammam nous vient tout droit des thermes romains. A la fin du 19ème siècle, « prendre des eaux » ouvrait sur un monde de luxe, de bien-être, réservée à une clientèle « haut de gamme » qui fréquentait alors les palaces du lieu.
Le « thermalisme social » a permis à la fin de la guerre l’accès à cette thérapeutique au plus grand nombre et on ne peut que s’en féliciter. Les stations thermales ont profité de cette manne pour développer une économie souvent à l’échelle de toute une vallée.
Mais aujourd’hui, les remises en cause des conditions de prise en charge sociale de la santé sont venues bouleverser les acquis ; les curistes sont de moins en moins nombreux à pouvoir fréquenter un hôtel pendant trois semaines de suite et les stations thermales n’ont peut-être pas toujours su anticiper ce mouvement de recul.
Faute d’un effort pour renouveler leurs clientèles, elles ont perdu des parts de marché importantes au profil d’autres thérapeutiques. Le manque de moyens leur a fait perdre leur attrait, leur capacité à communiquer et à se développer, d’où cette idée fausse que le thermalisme, c’est un peu désuet.
En effet, des stations dynamiques ont relevé le défi et ont su évoluer pour continuer de mettre à la portée de nouveaux publics tous les bienfaits de leurs eaux minérales. Les premiers centres ludiques ont plus de 15 ans, ne pas l’oublier ! Mais on en parlait peu à ce moment-là. Les Spas thermaux et les espaces thermoludiques profitent aujourd’hui de la vague Spa qui fait la une des médias actuellement et c’est tant mieux !
Mais il serait réducteur de penser qu’hormis le Spa et le thermoludisme, pas de futur pour les stations thermales ! Les eaux minérales ont tant de richesses à apporter dans une société qui recherche la naturalité, l’essentiel, le bien-être écologique qu’elles ont encore de beaux jours devant elles, en particulier dans le domaine de la prévention et de l’art du mieux-vivre. C’est un vaste champ de développement et de croissance qui reste à investiguer et à investir !

La volonté des centres qui entreprennent ce type d’évolution est-elle de se positionner sur un créneau beaucoup plus “luxe” ?
Je ne pense pas que l’objectif principal soit d’abord de se positionner sur un créneau « luxe ». Il s’agit plutôt pour les thermes de renouer avec un public, en adaptant leur offre aux aspirations de nos contemporains, qui recherchent une réponse adaptée à leur désir de bien-être, de reconnaissance, de valorisation, de prise en charge très personnalisée. Et par là même, de renouer avec le marché, la croissance, et pouvoir ainsi continuer à jouer leur rôle économique tout en protégeant et en valorisant cette richesse exceptionnelle qu’est l’eau minérale.

Drainent-ils une nouvelle clientèle ? Cette clientèle diffère-t-elle entre Spas thermaux et centres de thermoludisme ?
Bien sûr qu’il existe une clientèle ; pour preuve le succès d’établissements comme Thermapolis, Balnéa, Aquensis, aujourd’hui Les Bains de Monetier ou Royatonic… qui ont su dès leur ouverture attirer leur public alors que le produit était tout à fait inconnu il y a encore cinq ans et que les médias ne s’y intéressaient pas autant qu’aujourd’hui. Pour preuve, certains établissements ont dû doubler leur surface, et ce très rapidement.
Quant à la clientèle, elle est évidemment différente selon qu’elle fréquente le Spa thermal ou le centre thermoludique. Le Spa est avant tout une démarche individuelle, seul, en couple ou avec une amie. C’est un rendez-vous avec soi. Le centre thermoludique est plus familial, plus convivial, on s’y retrouve avec des groupes d’amis, on va y à la rencontre des autres. Mais je le rappelle, la clientèle peut être la même à des moments différents, on appréciera plutôt l’une ou l’autre démarche selon l’humeur du moment.
Quelles sont les contraintes et les difficultés rencontrées dans la mise en place de spas thermaux et/ou centres de thermoludisme (au niveau de l’eau notamment) ?
Pour se prévaloir de l’image « thermale » qui est un formidable atout de promotion (qui ne s’est jamais baigné dans une eau minérale chaude ignore encore tout du plaisir du bain !), il est donc nécessaire d’utiliser une ressource en eau agréée « eau minérale » et cela implique des contraintes, tant au niveau des captages et des réseaux d’amenée des eaux à l’établissement, qu’elles soient de nature réglementaire ou technique.
Ainsi, utiliser une eau minérale est beaucoup plus exigent en terme de maîtrise de la qualité sanitaire que pour l’eau du réseau d’adduction publique. La minéralité qui fait la richesse de l’eau a aussi bien des inconvénients : dépôts, corrosion, … qu’il faut traiter au quotidien. Mais au bout du compte, que de satisfactions !
Par ailleurs, le cadre réglementaire est souvent un frein !
D’un point de vue “pratique”, cette diversification fait-elle naître de nouvelles offres commerciales et autres possibilités pour la clientèle, jusque là pas utilisées sur le marché du thermalisme (ex : cible plus familiale, etc.) ?
Les cartes de fidélité, les « pass famille » et autres abonnements attirent en effet une clientèle plus large. On parle là bien sûr des espaces thermoludiques. Mais l’exploitant doit rester très vigilant dans sa gestion. L’espace thermoludique requiert des investissements très lourds au départ. Ensuite la qualité s’entretient au quotidien, qualité du service avec du personnel en nombre suffisant pour assurer la fluidité, l’hygiène, la maintenance, l’accueil … Et cela a un coût certain, c’est pourquoi il faut rester attentif à ne pas faire baisser de façon trop importante le panier moyen par visiteur.
Par ailleurs, une sur-fréquentation ou une mauvaise appréhension des mélanges de clientèle (enfants et adultes) présentent des risques importants de désaffection par la clientèle la plus solvable par exemple. Certains établissements ont développé des espaces différenciés (lieux ou temps) qui permettent de surmonter ces difficultés, c’est le cas de Balnéa à Loudenvielle par exemple. D’autres ont décidé de ne pas appliquer de tarifs particuliers pour les enfants ou de limiter l’âge d’entrée. Ces points doivent être bien déterminés avant la conception et l’ouverture de l’établissement.
Pouvez-vous nous parler de projets récemment réalisés, en cours de réalisation et à venir pour le futur ?
Enghien-les-Bains a ouvert il y a déjà quelques années un Spa thermal dont on a beaucoup parlé. L’expérience de Brides-les-Bains, celle de Bagnères-de-Bigorre sont également remarquables. Mais, dopés par le volontarisme des Elus, c’est surtout dans les régions Midi-Pyrénées et Auvergne que se développent des projets thermaux « alternatifs ». Depuis 2009, de superbes réalisations ont ouvert leurs portes au public : à Barèges, à Ax-les-Thermes, à Chaudes-Aigues, à Monêtier-les-Bains… La plupart des stations s’intéresse au phénomène, mais attention toutefois à la saturation du marché à terme !
Au niveau de l’hôtellerie, quels sont les schémas visibles et envisageables pour coupler thermoludisme, spas thermaux et hôtels ? Et d’une manière générale : quelles sont les possibilités en terme d’hébergement ?
Bien sûr, le schéma idéal est l’hôtel intégré au Spa thermal. Mais tout n’est pas simple. Il existe aujourd’hui peu d’hôtels intégrés aux thermes ou ceux-ci ont été au fil du temps transformés en résidences hôtelières. La plupart ont été peu à peu réservés à la clientèle curiste, avec des services et des niveaux de qualité insuffisants pour attirer une clientèle Spa.
Par ailleurs, rappelons que le Spa thermal est tributaire d’une contrainte de localisation importante, il doit être situé à proximité immédiate de la source, une contrainte que ne subissent pas les autres Spas hôteliers ou de destination qui peuvent choisir leur meilleur emplacement en fonction de critères plus touristiques ou d’agrément.
Mais il existe encore dans certaines stations de véritables joyaux d’architecture thermale qui ne demandent qu’à entamer une nouvelle vie et qui pourront sous l’impulsion d’un projet bien maîtrisé offrir un environnement Spa de très grande qualité.
Quant au centre thermoludique, l’intégration d’un Hôtel est un plus indéniable, mais pas forcément indispensable. Une résidence hôtelière peut être une réponse tout aussi adaptée. Par ses dimensions, le centre thermoludique en fait est plutôt conçu comme un élément structurant de l’économie touristique locale et peut faire vivre plusieurs hôtels ou résidences de gamme différente.
Thermoludisme et spas thermaux peuvent-ils être associés à une catégorie hôtelière 4* luxe ?
Un hôtel ne peut pas à lui tout seul faire vivre un centre thermoludique ; la clientèle doit être drainée à l’échelle de toute la station, voire dans un périmètre d’une heure et demie ou deux heures de là. Il semble donc difficile de l’associer à un hôtel 4* luxe. Quant au Spa thermal, on va encore voir se développer dans des stations de portée nationale un ou deux hôtels 4* dans les prochaines années, mais cette approche ne me semble pas adaptée pour la plupart des stations thermales. Je pense qu’on s’orientera plutôt vers du 3*, le Spa d’une manière générale ne pourra gagner des parts de marché qu’en s’adressant à de nouvelles clientèles.
La France doit-elle, ou même est-elle en train de s’inspirer de ses voisins européens pour faire évoluer son offre de thermalisme ?
Bien entendu, et ce n’est un secret pour personne, le grand modèle du thermoludisme reste l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie, des pays qui ont toujours su préserver un caractère très ouvert à leurs stations thermales alors que la France s’engageait dans une démarche beaucoup plus médicalisée et spécialisée « santé – curatif ». Ce n’est pas par hasard que c’est à Amnéville-les-Thermes, près des frontières du Luxembourg et de l’Allemagne, qu’est né le premier vrai grand centre thermoludique en France.
Parmi les exemples que j’aime citer, les thermes de Caracalla à Baden-Baden (Allemagne) qui ne prennent pas une ride depuis leur création, les thermes Carolus à Aix la Chapelle (Allemagne) qui ont magnifié l’art de vivre des saunas et autres hammams, Les Bains de Saillon ou ceux de Scuol pour les fameux bains irlando-romains (un véritable rituel Spa qui s’ignorait …), les Thermes de Vals à l’architecture impressionnante, (tous trois en Suisse), la liste peut être longue … La Hongrie a également un patrimoine exceptionnel, qu’il s’agisse des Bains Gellert ou de Széchenyi, de véritables joyaux du thermoludisme, en plein renouveau depuis l’entrée de la Hongrie dans la Communauté Européenne.
La France est-elle à la traîne par rapport à ses voisins européens sur ce créneau ?
Ce ne serait pas juste de considérer que la France est à la traîne. Le thermalisme français avait en son temps fait un autre choix pour son développement et l’a assumé avec bonheur pendant des années. On n’a donc pas la même culture thermale en France que dans nos pays voisins où passer un moment aux Bains thermaux est un acte tout à fait banalisé dans la vie quotidienne.
Aujourd’hui, c’est vrai, les conditions ont changé et nos stations doivent se redéployer sur de nouveaux créneaux de développement économique. La prévention, le bien-être, le ressourcement, le ludique font partie des nouveaux axes de croissance. Peut-être est-il un peu tard pour certaines stations qui n’ont pas su opérer à temps les reconversions qui s’imposent que ce soit au niveau de leurs aménagements, de leurs hébergements ou de leur offre touristique … Mais regardons autour de nous, elles sont nombreuses à avoir fait du chemin. Dommage que le thermalisme souffre d’un tel déficit de communication qu’on en vient à ignorer ces belles reconversions. En ce domaine, il reste un travail considérable à faire par les opérateurs et les élus des stations pour valoriser leur offre, comme a si bien su le faire l’Univers du Spa …
Pouvez-vous enfin me parler de vos projets en cours et domaines d’activités ?
A travers la direction de bureaux d’études spécialisés comme Bether et Thermes-Experts, aujourd’hui Ressourcea, j’interviens depuis près de 20 ans dans l’univers du thermalisme et du thermoludisme. A ces divers titres, j’ai eu la très grande satisfaction de réaliser les études de faisabilité pour les centres thermoludiques qui ouvrent aujourd’hui : Ax-les-Thermes, Barèges, Chaudes-Aigues. J’ai fait un bout de chemin avec les promoteurs de l’idée des Bains de Monétier, du temps où il ne s’agissait que du rêve d’élus inspirés qu’il fallait concrétiser. Ces expériences ont été fabuleuses, c’est un vrai bonheur pour moi d’avoir inspiré ces concepts et contribué à faire grandir la conviction que ces projets devaient être développés.
Aujourd’hui c’est la SEAT (Groupe Danone) qui nous a confié une mission pour le redéploiement des activités thermales de la Station d’Evian-les-Bains : cures, remise en forme, Spa thermal. Un projet magnifique pour des Thermes qui cumulent les atouts les plus favorables !
Aujourd’hui, le Spa prend une part de plus en plus importante dans notre activité. Mais les passerelles sont nombreuses ; par exemple avec le développement des Spas médicalisés que nous suivons attentivement. Nous sommes également souvent consultés par des Stations ou des communes thermales qui se posent la question d’un nouveau positionnement stratégique vers le Spa ou le thermoludisme.
Ces univers sont très proches les uns des autres et les opérateurs ont tant à apprendre les uns des autres. C’est l’un de nos atouts essentiels d’être à la croisée entre le thermalisme et le Spa. C’est également toute la richesse de ce métier qui puise ses racines et son identité dans le plus profond des cultures et des civilisations du monde.
Interview de Mireille BARREAU




